L’Allemagne, un cas d’urgence ?

L’Allemagne, un cas d’urgence ?
Myriam Mitelman

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Sous le titre : « Le pays exotique », Le musée d’Histoire Allemande de Berlin expose une partie de l’œuvre de Stefan Moses, photographe de presse allemand disparu en 2018.  « L’Allemagne est pour moi tout aussi exotique que l’Afghanistan ou le Paraguay », disait-il.

On est frappé par la satisfaction qui se dégage du portrait de ces trois femmes, retirées en elles-mêmes sous leur casque de coiffeur. L’exotisme réside-t-il dans ce bien-être sourd et muet sur fond de miracle économique, quelques années après que se soit produit ce qu’en Allemagne, l’on appelle officiellement une « rupture de civilisation » ?

Dans une conférence donnée au 34ème congrès de l’IPA en Juin 1985 [1], Anita Eckstaedt, psychanalyste allemande, notait qu’il aura fallu attendre deux générations, c’est-à-dire quarante ans après la fin de la guerre, pour qu’une parole concernant des ascendants impliqués dans le national-socialisme advienne sur le divan. C’est dire que la satisfaction perceptible sur la photo du salon de coiffure – prise dans les années ’50 ou ’60 – est aux antipodes de celle qui s’obtient au terme d’une analyse ; elle témoigne au contraire de l’œuvre du refoulement.

Le Musée d’Histoire Allemande voudrait-il souligner, par le choix de cette photo, l’Unheimlichkeit  d’une prospérité sur fond de mutisme, voire suggérer la persistance de cette impression par-delà le travail de mémoire accompli ? C’est par l’instant de l’appel à la parole qu’elle exprime, que cette affiche est actuelle : l’Allemagne reste ce « cas d’urgence » qui attend que l’opulence soit enfin dissociée de la chose tue, sans pouvoir le demander. Une disjonction qui permettrait, éventuellement, que la bonne santé économique du pays soit perçue autrement que comme une menace.


1 « Deux cas complémentaires de destins identificatoires d’enfants de pères du 3ème Reich », in Nationalsozialismus in der zweiten Generation, Suhrkamp Verlag, 1989, p. 137.