Urgences contemporaines

Urgences contemporaines
Geert Hoornaert

Dans ce texte princeps qui dirige nos travaux vers Tel-Aviv [1], Lacan affirme que “la psychanalyse se pratique maintenant en couple”. Cette assertion peut surprendre. N’avait-il pas insisté, des décennies durant, sur son champ essentiellement ternaire, voire quadripartite ?

Définie d’abord comme une pratique d’accès à la vérité, elle s’appuyait – chose que le syllogisme du prisonnier démontrait à merveille – sur ce qu’une dialectique intersubjective, poussée à son terme, permettait : une sortie de l'enfermement du symptôme, dans un mouvement conclusif de la hâte. La vérité de la place du sujet pouvait se déduire d’une séquence régie par une loi que l’Autre garantissait.

Notre époque de l’Autre qui n’existe pas voit l’émergence de phénomènes à grande échelle qui semblent répondre à des séquences sans loi. Ils sont angoissants, comme rien en eux n’indique par où le moment conclusif puisse être atteint. Le marché et ses exclus, le délabrement climatique, flux migratoires ou affaiblissement des politiques, qui répondra à ces urgences ? Et qui peut prévoir par quelle porte on sortira de ces impasses ? Les mouvements mêmes qui mettent ces urgences sur le tapis refusent souvent de s’inscrire eux-mêmes sous un signifiant-maître clair, se livrant ainsi aussi aux trajectoires lawless. Ne resterait-il, après cette chute de l’Autre, et tant à l’échelle collectif qu’au niveau du sujet, qu’une frénésie pure ou la cible de l’urgence est à chaque coup ratée par une balistique trop aléatoire ?

Ce qui est sûr, c’est qu’aux urgences d’aujourd’hui, la vérité, menteuse, ne répondra plus. Il ne sert alors à rien à vouloir la réinstaller, père fort à l’appui. Mais si cette vérité est un(e) « stembrouille à balancer », ce n’est pas pour la remplacer par n’importe quoi, par un simple ravalement cynique, genre fake news généralisé. Pour qu’elle soit « satisfaisante », « il y a une certaine façon de balancer stembrouille », note Lacan. Et cette façon, continue-t-il, ne s’atteint qu’à l’usage, ou l’analyste fait avec l’analysant « la paire [2] ». 

Cette certaine façon, Lacan ne l’avait-il pas précisée en novembre ‘75, dans cette leçon sur Joyce auquel Jaques-Alain Miller a donné le titre, « De l’usage logique du sinthome »? « Il faut choisir la voie par où prendre la vérité. […] La bonne façon est celle qui, d’avoir bien reconnu la nature du sinthome, ne se prive pas d’en user logiquement, c’est-à-dire d’en user jusqu’à atteindre son réel, au bout de quoi il n’a plus soif [3] ». Cette notation précise nous indique que notre pratique, si elle n’a plus à se référer à l’Autre abstrait ni être redevable à « une immense surestimation du Père [4] », n’est pas pour autant condamnée à un autisme-à-deux, ni aux fusions imaginaires que le terme de « paire » pourrait suggérer. La paire ne renvoie-t-elle pas plutôt à l’égalité foncière de tout parlêtre face au réel dont parlait Miller ? Si la paire consent à s’en faire la dupe, un certain usage des semblants peut en résulter, qui, là où la chute de l’Autre peut aussi provoquer une pousse-au-pire, se mettent au service de ce que Freud appelait, « l’élasticité du vivant [5] ».

Là où partout des murs s’érigent, que ce soit pour séparer les masses ou pour fixer le sujet dans une autonomie fermée, rien n’est plus urgent que le maintien de cette élasticité.

1 Lacan, J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », The Lacanian Review 6, « ¡Urgent ! », NLS-Navarin, Paris, p. 22.

2  Ibid. p. 26.

3  Lacan, J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Seuil, Paris, 2005, p. 15.

4  Freud, S., Moïse et le monothéisme, Gallimard, Paris, 1980, p. 10.

5  Freud, S., Ma vie et la psychanalyse, Gallimard, Paris, 1971, p. 46.